Racisme : Bouhanni, l'homme trop seul

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Nacer Bouhanni a toujours été un cycliste à part. Sprinteur au talent rare, il est le plus jeune champion de France de l'après-Guerre depuis sa victoire à Saint-Amand-les-Eaux un mois avant son 22e anniversaire, en 2012.

Une décennie plus tard, son palmarès affiche 69 victoires professionnelles, dont 17 sur le circuit World Tour et 6 sur les Grands Tours, un bilan exceptionnel dans les pelotons français. Ses revenus, qui dépassaient le million d'euros annuel chez Cofidis, le distinguent de ses pairs. Ses humeurs ont également créé une distance avec de nombreux collègues, cyclistes, membres d'encadrement ou organisateurs.

Enfin, ses racines algériennes font de Nacer Bouhanni le seul champion de France avec des origines africaines, en 109 éditions. Elles font aussi de lui la cible d'ignobles attaques racistes, depuis toujours et tout particulièrement alors que les feux de la polémique se concentrent à nouveau sur lui ces dix derniers jours.

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Tout part d’un accrochage impressionnant mais presque commun dans les pelotons. Obnubilé par la roue de son poisson-pilote Thomas Boudat (Arkéa Samsic), puis celle d'Elia Viviani (qui l’a remplacé chez Cofidis), Bouhanni tasse dangereusement Jake Stewart dans le final de Cholet - Pays de Loire.

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Le jeune Britannique a ensuite pris son aîné français à partie sur Twitter : "Tu n'as visiblement pas de cerveau." L'UCI a annoncé la saisie de sa commission disciplinaire pour sanctionner le "comportement dangereux du coureur Nacer Bouhanni", déjà disqualifié de la course. Bouhanni s'est défendu, maladroitement, en niant toute intention de mettre en danger Stewart et en lui suggérant d’abandonner les sprints. Jusque là, tout allait encore à peu près bien, serait-on tenté de dire, malgré la pauvre main gauche amochée du Britannique, forfait pour le Tour des Flandres.

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Depuis, Nacer Bouhanni explique avoir reçu "des centaines de messages", dont il a publié quelques exemples éloquents sur Instagram lundi. Là où le harcèlement de Dylan Groenewegen après le très grave accident de Fabio Jakobsen est allé jusqu'aux menaces de mort, Bouhanni a eu droit à un tombereau d'insultes racistes et d'injonctions à "retourner en Afrique", lui le Vosgien qui portait fièrement le maillot tricolore et sans sponsor de la FDJ. Son palmarès compte deux autres titres de champion de France, de la gendarmerie (2009) et chez les militaires (2010), à l'époque où il était gendarme adjoint volontaire.

Les anecdotes concernant la carrière tumultueuse de Bouhanni, et comment sa couleur de peau a pu l'affecter, sont multiples et difficiles à vérifier. Dans un milieu où Yohan Gène et Kevin Reza ont été victimes d'insultes raciales, où Jean-René Bernaudeau qualifie le racisme de "fléau" et où le comportement de Gianni Moscon n'a que peu de conséquences, beaucoup ne souhaitent pas s'engager sur le sujet.

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Selon un proche de Marc Madiot, la première fois que le dirigeant et son futur coureur se sont rencontrés, Bouhanni lui a balancé : "De toute façon, tu ne vas pas me recruter parce que je suis arabe." Quelques mois plus tard, le bizut Bouhanni s’emparait d'un drapeau français et chantait la Marseillaise pour le plus grand bonheur de Madiot le patriote. Quelques années plus tard, alors que Bouhanni ruminait une décision défavorable de commissaires de course, une voix très respectée du cyclisme britannique observait : "Ils ne le traitent pas de la même manière que les autres, pour de très mauvaises raisons." Dans son dos, les commentaires douteux ne manquent pas.

"Mes parents sont Vosgiens, mes grands-parents viennent de Constantine, en Algérie", balayait le champion bleu-blanc-rouge lorsqu’on l'interrogeait sur ses origines. Lui n'a jamais voulu aller sur ce terrain polémique. Il n'a jamais voulu se montrer différent, encore moins se "victimiser". "Ça reste tabou de parler de ces choses-là", confirme-t-il dans L'Equipe, au moment d'évoquer pour la première fois sa souffrance face aux attaques racistes : "Ce qui se passe depuis huit jours, je n’en peux plus, quand je suis réveillé la nuit, que je pense à ça et que je mets 1 ou 2 heures à retrouver le sommeil, que j’ai sans cesse des insomnies, je me dis que ce n’est pas normal…"

#JeSuisBidon

Pour Bouhanni, c'est une "cicatrice" qui se rouvre. Le racisme, ça fait "vingt-cinq ans" qu'il le subit, mais il s'est forgé une carapace qui l'a longtemps protégé - et qui participe aussi de la mauvaise réputation qui l'accompagne. "Bien sûr", que ça a affecté sa carrière, reconnaît-il aujourd’hui. Entre ceux qui l’insultent carrément en tant qu'arabe, et ceux qui jugent avec la plus grande sévérité ses interactions humaines (sans se demander à quel point Bouhanni est dans la réaction face à l'hostilité ambiante), le sprinteur hors-caste fait face à une armée de critiques. Et il se sent aujourd'hui trop seul.

"Pourquoi personne ne fait rien quand ce genre de personnes immondes m'envoient en permanence des 'cochon' ou des 'terroriste, retourne dans ton pays sale maghrébin' ?" Après son témoignage lundi, des messages de soutien sont petit à petit apparus sur les réseaux sociaux. "Malgré nos divergences récentes, soyons absolument clairs, je suis aux côtés de Nacer Bouhanni", a tenu à assurer Jake Stewart mardi. Le lendemain, l'UCI "condamnait fermement les attaques racistes" et réaffirmait ses principes "d'inclusion et de respect des autres".

Dans la foulée du Tour des Flandres, il est facile d'observer que l'UCI fait bien moins de zèle sur ce cas qu'au moment d’exclure un coureur qui jetait son bidon à des spectateurs. Et les coureurs se montrent bien moins concernés par le racisme que par la possibilité de jeter leurs bidons. L'UNCP (le syndicat des coureurs français) a apporté son soutien à Bouhanni mercredi. Au niveau international, le CPA ne s’est pas exprimé. Quant au nouveau venu, The Riders Union, créé fin 2020 pour mieux représenter les coureurs, il s'est choisi pour premier président Stef Clement, qui s’était répandu en propos islamophobes contre Bouhanni en 2019.

Disqualifié du Tour des Flandres, Michaël Schär a publié sur Instagram un joli texte largement partagé dans lequel il raconte comment, enfant, un bidon récupéré sur la route du Tour de France avait transcendé sa passion cycliste et comment, 25 ans plus tard, il souhaiterait poursuivre cette transmission. Enfant, Bouhanni était confronté au racisme - "on n’oublie jamais rien, on vit avec", témoigne-t-il - et, 25 ans plus tard, cela n’a pas changé.

Nacer Bouhanni.

Crédit: Getty Images

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